Description
Jai rencontré Johnson sur le quai dun de ces villages de pêcheurs bretons où tout le monde sadonne à la peinture, et si je suis entré en conversation avec lui, cest dabord parce que nous parlions tous les deux anglais et ensuite parce que nous avons découvert que nous venions du même pays lequel nétait pas lAngleterre. Nous avons un peu bavardé en regardant les filets bleus des bateaux de pêche pendre et sécher au soleil, en regardant aussi les salopettes rouges des marins et la toile rouge-brun des voiles, et par-dessus tout cela nous respirions la forte odeur du poisson. Nous sommes ensuite montés prendre un repas au café de Bordeaux. Le bistro était bondé : un groupe était arrivé de quelque part en car. Ces gens occupaient toute la salle à lexception dune ou deux tables sur un côté, de sorte quil nous était difficile de nous faire servir ou dentendre ce quon disait, mais nous nétions pas pressés et nous sommes restés là à manger des crevettes et à boire du vin rouge bon marché. Au bout dun moment, nous nous sommes mis à parler de la guerre.
Ce Johnson, pour autant que je puisse le décrire, sortait juste dEspagne. Tout cela se passait il y a un ou deux ans une autre époque. Il était en permission mais, ensuite, il retournerait en Espagne. Cétait un homme de taille moyenne au teint très brun, presque noirci par le soleil, avec un visage rond daspect banal, une grande bouche et de fortes dents jaunies par le tabac. Il avait des cheveux blonds, pas de chapeau et des yeux qui pouvaient être gris ou verts. Comme jétais curieux de cette guerre et, dailleurs, de toute guerre , je lai poussé à men parler, mais il ne voulait pas en dire grand-chose. Il a dit :
« La guerre, on en parle foutrement trop. »
Jai attendu un peu. Dans le café, le bruit ne faisait quempirer. On nous a enlevé les crevettes, puis on nous a apporté du veau et une autre bouteille de vin.
« Des guerres, tu peux en voir quand tu veux, a dit Johnson. Dans le monde, aujourdhui, il y en a plein. Il y a quelques années, cétait différent. Cétait des histoires de vieux. Le genre de choses quon racontait autour du feu.
Tu as été dans la Grande Guerre. Dis-moi comment cétait.
Jai été dans toutes les guerres, a dit Johnson, mais je ne pourrais rien ten dire.
Tu nas pas envie ?
Je ne pourrais rien ten dire même si je voulais. Cétait rien de particulier. Tu ne comprends pas la guerre si tu ne las pas vue. Et si tu las vue, tu ne la comprends pas. »
La chaleur était étouffante, dans le café, mais le bruit a quand même commencé à baisser autour de nous ; lodeur de poisson et dhuile de cuisine se mélangeait à la fumée du tabac.
« Je ne pourrais pas te parler de la guerre, a dit Johnson. Ce nétait pas très différent du reste. Je pourrais te raconter des choses pires sur la paix.
La paix, cétait quoi ?
Le petit bout entre deux.
Des choses pires ?
Plus vraies. »
Alors, comme je ne voulais pas bouger et que jétais tout prêt à lécouter, je lui ai dit : « Eh bien, parle-moi de la paix. »
Héroïque dans son propos, Seul est un roman qui donne une perspective essentielle sur la Nouvelle-Zélande et la crise qui a précédé la Seconde Guerre mondiale. Efficace à la manière dHemingway, anticipant sur lexistentialisme de Camus, Seul sinscrit comme une œuvre marquante de la littérature mondiale du XXe siècle.
Quelques années avant la grande crise de 1929, le jeune Johnson, personnage central de Seul, émigre vers la Nouvelle-Zélande, pays quil découvrira en étranger, toujours un peu décalé. Emporté par le ot de lHistoire et de ses bouleversements économiques, Johnson va errer dun travail à lautre jusquà ce quil rencontre, dans une ferme isolée, une jeune Maorie qui fera de lui un meurtrier involontaire. Il senfuira alors dans les forêts presque impénétrables de l’île du Nord où, tel un Robinson, il ne survivra quau prix de terribles privations. Il finira par gagner lAngleterre avant de repartir combattre en Espagne aux côtés des Républicains. Parcours tumultueux qui semble dessiner une question : lhomme seul, à la fois fort et faible par sa solitude même, peut-il dépasser sa condition et trouver le chemin dune nouvelle fraternité ?





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